1.2.07
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Si tel est le cas, où cette modernité a-t-elle pris naissance ? Les penseurs du XIXe siècle ont souvent émis l’idée que les sociétés évoluent pour se transformer en organismes plus complexes un peu à l’image des créatures vivantes. Les sociétés les plus complexes, en l’occurrence les sociétés occidentales, ont, dans ces conditions, survécu parce qu’elles étaient les plus « aptes »."
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "En 1900, nombreux étaient ceux qui, parmi les élites africaines ou asiatiques, en étaient arrivés à la conclusion que l’époque était à l’érosion des coutumes, des traditions, du patriarcat, des religions à l’ancienne et des communautés, et qu’il était nécessaire que ce mouvement soit poussé encore plus loin. À l’inverse, il se trouvait une minorité de penseurs qui commençaient à déplorer ces évolutions, tout en étant également persuadés du caractère inéluctable de la modernisation."
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La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Ce faisant, ils rejoignaient le raisonnement de ces responsables politiques et de ces intellectuels qui, en Allemagne, en Russie ou en Chine, avaient dès le XIXe siècle prôné « la modernité à notre façon ». En cette première décennie du XXIe siècle, la question n’est toujours pas éclaircie. Le philosophe postmoderniste Bruno Latour a pu prétendre que « nous n’avons jamais été modernes », en soulignant les résiliences de sensibilité, d’émotion, d’appréhension de la magie, qui contredisent l’idée que le sujet individuel bourgeois demeure dominant. Dans le même temps, d’autres théoriciens sociaux, en particulier Ernest Gellner, Alan McFarlane et David Landes, ont résolument insisté sur le caractère bien réel de cette « énigme de la modernité » conçue comme un pas en avant accompli une fois pour toutes par l’humanité."
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La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Dès 1980, les « théoriciens de la modernisation » de l’après-guerre se retrouvèrent exposés aux critiques de groupes qui étaient en désaccord entre eux. Les démographes regardaient d’un œil circonspect cette idée d’un passage d’une famille étendue à une famille mononucléaire. Les spécialistes d’histoire économique commençaient à douter que l’histoire des sociétés humaines doive « nécessairement » inclure une phase d’industrialisation. Les sociologues prenaient argument de la révolution islamique iranienne de 1979 ou des progrès continus enregistrés par les évangélistes chrétiens aux États-Unis pour remettre en cause l’idée d’un triomphe de la sécularisation. Après l980, les chercheurs se mirent à parler de « modernités multiples », impliquant par là même que la modernité avait pu être quelque chose de très différent en Occident et, par exemple, au Sénégal ou en Indonésie."
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La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Bien qu’insistant sur le rôle autonome des évolutions idéologiques dans sa théorie, Max Weber avait lui-même toujours en tête les idées de Karl Marx. Il en résulte que la chronologie de la période définie par Eisenstadt et quelques autres historiens libéraux gardait de nombreuses convergences avec celle des auteurs marxistes. Tous inclinaient à dater du XVIe siècle les origines de la modernité, mais tous situaient sa phase cruciale au XIXe siècle. Tous penchaient pour attribuer à l’Occident le rôle privilégié de source des changements à l’échelle du monde, et pour considérer les pays non européens comme autant de bénéficiaires de ces changements qui pourraient à terme « rattraper » leur retard."
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La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Le moment est maintenant arrivé de s’attaquer à la question de la « modernité », un mot utilisé dans le titre même de ce livre et par toutes les branches de la science humaine contemporaine. Dans les années 1950 et 1960, S. N. Eisenstadt et d’autres ont utilisé ce mot pour désigner un ensemble d’évolutions à l’échelle planétaire qui se sont combinées pour amener l’organisation des sociétés et la vie des hommes et des femmes à faire un pas en avant, et c’est ce changement qu’ils ont baptisé « modernité ». Les changements qu’ils ont repérés et décrits ont affecté différents domaines de la vie des hommes et des femmes. Cela inclut le remplacement des familles nombreuses et élargies par des familles mononucléaires de taille réduite, un changement souvent associé à l’urbanisation. Cela comprend l’industrialisation, la notion de droits politiques individuels et la laïcité, le recul supposé des mentalités religieuses. À bien des égards, leur modèle s’appuyait sur les travaux fondamentaux du sociologue allemand Max Weber, qui avaient paru une cinquantaine d’années auparavant."
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La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Écrire l’histoire du monde peut par conséquent aider à mettre en lumière tout un ensemble de métarécits cachés. Comprendre pourquoi les choses changent a toujours constitué aux yeux des historiens une question essentielle. Pour cette raison, il reste important de prendre en considération les ressources et les stratégies, ainsi que les affrontements des groupes dominants et de leurs alliés dans une perspective historique mondiale, tout comme il est important de retrouver les jalons de l’expérience vécue par les peuples privés d’histoire."
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La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Le tournant postmoderniste qui a affecté certains travaux historiques a de ce fait soulevé de réels problèmes. La « mondialisation » étant devenue le concept le plus en vue du moment, la demande émanant des milieux universitaires et du grand public d’une histoire qui prenne en compte le monde dans son ensemble paraît s’être énormément accrue. Il n’empêche que certaines des hypothèses sur lesquelles s’appuie toute histoire du monde ont été soumises à une critique radicale par les postmodernistes, au motif qu’elles font de l’expérience humaine quelque chose d’homogène et qu’elles « balaient » hors de l’histoire « les peuples privés de pouvoir »."
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La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "En termes très généraux donc, les développements historiques paraissent avoir été déterminés par un parallélogramme complexe de forces incluant les changements économiques, les constructions idéologiques et les mécanismes étatiques. Les développements au sein de l’économie mondiale ne semblent pas à proprement parler avoir « précédé » ceux qui intervinrent dans les structures idéologiques et politiques. Ces champs s’interpénétraient et ils s’influencèrent mutuellement à des degrés variables et à des moments différents. Il y eut ainsi des périodes où l’État et les mythologies qui se créèrent autour de lui constituèrent autant d’agents du changement historique. "
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La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Ces changements économiques et sociaux furent inégaux et déstabilisants. Ils créèrent des différences entre groupes et entre sociétés différentes. Ils suscitèrent un appétit de richesse, puis l’envie et le dégoût des voisins. Ils entraînèrent des guerres par-delà les mers, des inégalités devant l’impôt, des désordres sociaux et la remise en cause des autorités établies, qu’elles soient royales ou religieuses. Le bouleversement fut planétaire. Les philosophes français et les maîtres ès religion en Arabie centrale ressentirent de la même manière l’impact de ces relations nouvelles et les turbulences auxquelles elles donnèrent naissance."
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Pourtant, souligner l’importance des « révolutions industrieuses » comme le fait ce livre, ne revient pas à donner la priorité en matière de causalité historique à un autre type de moteur économique. Car les « révolutions industrieuses » ne furent pas uniquement un changement brutal dans la distribution des forces matérielles. Elles apportèrent aussi un changement au niveau du « discours », pour utiliser le vocabulaire d’aujourd’hui. Les horizons du désir changèrent pour les hommes et les femmes, car l’information concernant les idéaux et les styles de vie des groupes dirigeants circulait déjà plus rapidement."
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La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "L’objectif central de ce livre n’est pas de s’attaquer à cette question des causalités fondamentales. Il part toutefois de l’idée selon laquelle toute histoire du monde nécessite que l’on postule l’existence d’un réseau d’interactions plus complexe entre les formes d’organisation politique, les idées politiques et l’activité économique. L’économie garde certainement un rôle essentiel dans une telle approche. Les formes d’intensification locale de l’activité économique constituèrent en effet des moteurs importants du changement avant même que l’industrialisation ne soit intervenue à grande échelle."
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La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "En réaction à ces problèmes, il s’est trouvé vers la fin du XXe siécle, un certain nombre d’historiens pour attribuer à l’État et à la « gouvernance », en particulier à l’État de type occidental élevé au rang de catégorie-clef, le rôle de « moteur » principal dans leur dramaturgie historique. Mais cela ne contribue pas vraiment à résoudre le problème. Le devenir de l’État moderne entretient de toute évidence à un certain niveau un lien de cause à effet avec les grands changements économiques de l’époque, même s’il n’est pas déterminé par eux mécaniquement.
En outre, mettre l’accent sur le développement de l’État et de la gouvernance au sens le plus large continue de laisser sans réponse cette question sous-jacente : pourquoi, en fait, l’État moderne s’est-il développé tout court ? "
En outre, mettre l’accent sur le développement de l’État et de la gouvernance au sens le plus large continue de laisser sans réponse cette question sous-jacente : pourquoi, en fait, l’État moderne s’est-il développé tout court ? "
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "La plupart des historiens professionnels gardent toujours à l’esprit la question de savoir « ce qui a fait que les choses ont changé ». Les historiens et les philosophes vivant au XIXe siècle avaient tendance à penser que l’histoire était à la remorque des grands changements intellectuels et spirituels. Ils croyaient que c’était Dieu, ou bien l’Esprit de Raison, ou bien encore la volonté de Libération, qui faisaient bouger le monde. Certains avaient foi en la « mission civilisatrice » du christianisme européen. D’autres pensaient que les races et les civilisations passaient par des phases ascendantes et descendantes du fait des lois naturelles de la concurrence, de la survie et du déclin.
Au XXe siècle, les explications matérialistes du changement se sont imposées. En 1950, parmi les historiens de premier plan, beaucoup étaient influencés par les théories socialistes et considéraient que la logique du capitalisme industriel constituait la force principale pouvant expliquer les changements survenus dans la vie des hommes et des femmes après 1750. À un certain niveau, il est sans doute exact que le principal changement survenu au XIXe siècle a été le basculement des sociétés et des États les plus puissants vers l�"
Au XXe siècle, les explications matérialistes du changement se sont imposées. En 1950, parmi les historiens de premier plan, beaucoup étaient influencés par les théories socialistes et considéraient que la logique du capitalisme industriel constituait la force principale pouvant expliquer les changements survenus dans la vie des hommes et des femmes après 1750. À un certain niveau, il est sans doute exact que le principal changement survenu au XIXe siècle a été le basculement des sociétés et des États les plus puissants vers l�"
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Les chapitres 1, 2 et 5, ainsi que la seconde moitié de cet ouvrage développeront par conséquent une approche plus thématique. Ces différents chapitres examineront les principaux concepts sociaux utilisés par les historiens, tout comme ils l’avaient d’ailleurs déjà été par les auteurs et les publicistes au XIXe siècle, pour définir les grands changements survenus alors. Parmi ces concepts, l’essor de l’État moderne, celui de la science, de l’industrialisation, du libéralisme et de la « religion » sont ceux qui apparaissent les plus importants. Le but de ces chapitres est de rassembler des données provenant de tout un ensemble d’études régionales ou nationales pour examiner de quelle manière ces institutions ou ces idéologies se sont implantées et sont montées en puissance à des moments différents dans différents endroits. Ces chapitres s’efforcent d’établir une histoire des liens et des processus sans en rester à la théorie simpliste d’une diffusion de la modernité vers l’extérieur à partir d’un centre américain ou européen tout puissant et « rationnel ». Là encore, ce livre insiste sur l’importance de l’action des peuples non européens colonisés"
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Le but poursuivi tout au long de ce livre sera donc de combiner ce type d’histoire, que l’on pourrait qualifier « d’histoire latérale » — l’histoire des liens et des rapports — avec une « histoire verticale », qui serait celle du développement des institutions et des idéologies spécifiques."
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Tous ces chapitres reviennent et insistent sur l’idée que les histoires nationales ou les études régionales doivent prendre davantage en compte les changements survenus ailleurs dans le monde. Les idées et les mouvements politiques « sautent » par-dessus les océans et les frontières pour passer d’un pays à l’autre. Pour prendre un exemple, en 1865, la fin de la guerre de Sécession permit aux progressistes américains d’apporter leur soutien au gouvernement révolutionnaire mexicain de Benito Juarez, alors menacé par des conservateurs qui avaient reçu l’appui de la France. Les révolutionnaires mexicains avaient déjà reçu le soutien enthousiaste de Giuseppe Garibaldi et d’autres révolutionnaires qui avaient été en Europe les héros des soulèvements de 1848 contre l’autoritarisme. Dans ce cas précis, il apparaît que des expériences similaires avaient permis la constitution d’un front uni à travers le monde. Mais, le fait d’être confronté à un changement mondial était également susceptible d’encourager les intellectuels, les politiciens et même les gens ordinaires à mettre l’accent sur les différences plutôt que sur les ressemblances."
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Entre 1780 et 1914, les Européens avaient spolié les peuples indigènes de vastes étendues de territoires, notamment en Afrique du Nord et du Sud, en Amérique du Nord, en Asie centrale, en Sibérie et en Océanie. Alors qu’en Europe occidentale et dans les régions côtières de l’Amérique le PNB par habitant était en 1800 tout au plus le double de celui de l’Afrique du Sud, et à peine supérieur à celui des régions côtières de la Chine, un siècle plus tard ce différentiel avait quintuplé pour passer de 1 à 10, voire plus. La plupart des régions du monde qui n’étaient pas sous le contrôle direct de l’Europe ou des États-Unis étaient désormais rattachées à ce que les historiens ont appelé des « empires informels », marqués par l’existence de disparités entre étrangers et autochtones au niveau de l’exercice du pouvoir, sans que cela ait encore débouché sur une annexion.
Cette domination physique s’accompagnait de différents degrés de soumission idéologique. Les manières de concevoir la société, les institutions et les façons de procéder qui s’étaient aiguisées dans les combats et les oppositions féroces entre natio"
Cette domination physique s’accompagnait de différents degrés de soumission idéologique. Les manières de concevoir la société, les institutions et les façons de procéder qui s’étaient aiguisées dans les combats et les oppositions féroces entre natio"
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Ces liens, qui se développèrent rapidement entre les différentes sociétés humaines durant le XIXe siècle, entraînèrent à l’échelle planétaire la création d’entités politiques hybrides, d’idéologies métissées et de formes complexes d’activité économique. Pourtant, ces liens étaient susceptibles de renforcer dans le même temps le sentiment de différence, voire d’antagonisme, qui existait entre les peuples de ces différentes sociétés, et en particulier entre leurs élites. Japonais, Indiens, ou Américains, par exemple, trouvèrent de plus en plus dans le sentiment d’identité culturelle, religieuse, ou nationale dont ils avaient hérité, la force nécessaire pour affronter les graves défis que leur posait une économie désormais mondialisée, et plus particulièrement ceux posés par l’impérialisme européen. Le paradoxe voulant que les forces planétaires et les forces locales se soient « cannibalisées » ou nourries mutuellement, pour reprendre un terme employé par le théoricien social Arjun Appadurai, est bien connu de tous ceux qui travaillent actuellement dans le domaine des sciences sociales."
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction
La Naissance du monde moderne, 1780-1914 : introduction: "Ce livre soutient par conséquent la théorie que toute histoire locale, nationale ou régionale, relève aussi, dans une large mesure, d’une histoire mondialisée. Il n’est plus possible d’écrire une histoire qui serait « américaine » ou « européenne » au sens le plus étroit du terme, et il est encourageant de constater que nombre d’historiens se sont d’ores et déjà rangés à ce point de vue. Durant les années 1950-1960, les membres de l’école historiographique française des Annales, emmenés par Fernand Braudel, ont été les pionniers d’une approche mondialisée de l’histoire économique et sociale traitant du début de l’ère moderne."
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