Faut-il limiter le concept de groupes humains aux organisations prenant une forme juridique bien définie? Certainement pas. L'ethnographie a montré l'importance prise, aux époques préhistoriques, par les différentes structures tribales coïncidant ou non avec des caractéristiques ethniques différentes. Ce furent leur expansion, leurs migrations et leurs conflits éventuels au sein des territoires composant aujourd'hui une partie de l'Afrique, du Moyen-Orient et de l'Europe qui ont posé les bases des premiers empires. Aujourd'hui, l'étude des différentes formes de migration affectant particulièrement les populations pauvres du tiers-monde à la recherche de ressources dans les pays plus riches, constitue un élément essentiel des analyses géopolitiques. L'attitude des populations sédentarisées à l'égard de ces migrants: accueil et assimilation ou rejet plus ou moins agressif, fonde une grande partie des stratégies politiques adoptées par les Etats et les autres collectivités territoriales.
12.8.10
Concernant les Nations-Unies et les organisations internationales relevant de leur autorité, dans les domaines de la santé, de la culture, du travail, de l'alimentation, de la banque, de l'économie et plus récemment de la lutte contre le réchauffement climatique, le géopoliticien se gardera de porter sur elles un regard naïf. Il s'agit de structures indispensables si l'on veut prévenir les affrontements bilatéraux ou multilatéraux excluant une partie des Etats, notamment les plus faibles. Mais à l'inverse la règle démocratique attribuant en général une voix à chaque Etat-membre peut se révéler dangereuse. D'une part, elle rend les consensus généraux très difficiles à établir. D'autre part, elle peut dans certains cas favoriser des alliances entre petits Etats poussés à se rassembler pour des raisons relevant soit de l'intérêt unilatéral d'un Etat puissant qui « achète » leurs voix, soit de la volonté d'expansion d'une idéologie ou d'une religion de combat.
Les Unions d'Etats s'établissent généralement encore sur des bases juridiques assez souples, vu la force des Etats nationaux, notamment lorsque les frontières étatiques politiques recouvrent plus ou moins les traditions nationales. Elles deviennent aujourd'hui cependant des acteurs géopolitiques d'une influence grandissante. On pourra distinguer les organisations internationales, telle l'Organisation des Nations Unies, créées explicitement pour apaiser les tensions entre Etats et négocier des consensus juridiques jugées indispensables à la survie du monde globale, et les fédérations d'Etats ayant un but différent, voire opposé: regrouper des Etats trop petits pour acquérir seuls une puissance suffisante au plan international. La plus connue de ces fédérations est l'Union européenne, dont nous aurons souvent l'occasion de reparler. Mais l'exemple sera sans doute suivi par d'autres groupes d'Etats, voisins ou non au plan territorial.
Les associations, notamment les grandes Fondations et les associations internationales dites ONG (Organisations non gouvernementales) semblent actuellement prendre une importance croissante dans la vie géopolitique mondiale. Le public tend à penser qu'elles sont désintéressées ou ne recherchent que de nobles buts. C'est parfois le cas. Sans des associations fortes, les citoyens n'auraient aucun moyen légal de s'exprimer et à plus forte raison de jouer un rôle géopolitique. Mais de ce fait elles sont souvent aussi récupérées. Elles deviennent des masques financés par des religions, des entreprises et des Etats pour faire de la politique par d'autres moyens. C'est particulièrement le cas des Fondations. Si elles disposent de moyens financiers, il n'est pas toujours facile d'identifier leur provenance.
Les entreprises économiques constituent une autre vaste catégorie d'organismes ou superorganismes, eux aussi en compétition pour la survie et obligés de se livrer à une adaptation continue. On peut les classer en grands secteurs, selon leurs domaines d'activités: l'agriculture, l'industrie, les services, incluant le commerce et la finance. On peut aussi les identifier par leur taille, grande, moyenne ou petite. Les petites et moyennes entreprises, surtout si elles exercent leur activité dans des secteurs homogènes, constituent de véritables forces géopolitiques, notamment du fait, dans le secteur agricole ou dans celui des transports terrestres, qu'elles ont besoin du territoire pour survivre. Les plus visibles, celles qui concentrent l'attention, sont cependant les grandes entreprises, notamment lorsqu'elles atteignent une taille internationale. Leur influence géopolitique est considérable, du fait qu'elles ont besoin de conquérir des sources de matières premières, des clientèles de plus en plus fidélisées par la publicité et finalement des appuis politique provenant des Etats. Dans le cadre de ce que l'on nomme désormais des complexes politico-industriels (nous parlerons ici de corporatocratie, terme un peu plus barbare qui commence à se répandre) elles reprennent à leur profit les attributs des Etats dont elles émanent, c'est-à-dire ceux de la puissance publique s'exerçant dans le champ géopolitique.
Les religions sont en compétition les unes avec les autres pour l'accès aux ressources et aux esprits. Le succès vient couronner celles qui savent s'adapter en mutant à des milieux eux-mêmes en transformation. La géopolitique des relations généralement conflictuelles entre religions représente aujourd'hui un élément essentiel pour comprendre l'évolution du monde. On a prétendu qu'avec le développement des sciences, les religions perdront une partie de leurs clientèles. Cela ne semble pas être le cas, pour une raison simple: il naît aujourd'hui bien plus d'enfants dans les sociétés à forte imprégnation religieuse que dans celles en voie de sécularisation ou laïcisation. Une analyse plus approfondies des forces sociales profondes qui sous-tendent les affrontements entre religions, comme leurs affrontements avec les sociétés luttant pour conserver une forme laïque, montre que ces affrontements servent souvent d'alibi à des luttes pour le pouvoir politique et économique. La foi n'est qu'un prétexte permettant à des intérêts très matériels de mobiliser des esprits et des corps. Ceci nous oblige à réintroduire le facteur géopolitique. Si par exemple les Etats pétroliers du Golfe Persique financent généreusement des mouvements islamistes de combat de par le monde, c'est pour des raisons « bassement » géostratégiques dont les princes, en privé, ne se cachent pas. Il en est de même du soutien qu'apportent à Israël les éléments constituant ce que l'on nomme le lobby juif américain. Face à cela, les mouvements dits athées ou libres-penseurs, n'étant absolument pas organisés en superorganisme au plan mondial, quoique l'on puisse penser de la franc-maçonnerie, sont en recul sur tous les fronts de la géostratégie.
En dehors ou à l'intérieur des Etats nationaux, s'expriment de nombreux superorganismes jouant un rôle important dans des relations géopolitiques. Citons d'abord les organismes dont le ciment est le partage de croyances religieuses communes et qui jugent nécessaire d'intervenir dans le siècle (dans la société) pour les faire triompher à l'aide de différents moyens politiques, des plus légaux aux plus subversifs. On pensera aux Eglises, organisées sur le modèle des Etats, ou aux communautés religieuses moins organisées en termes séculiers mais dont le dynamisme pour recruter des adeptes et des soutiens, afin de s'étendre à la surface du globe, n'est pas moins fort. Pour elles conquérir de nouveaux territoires d'influence afin d'en convertir les habitants représente la première des priorités. D'où des guerres de religion, multiformes, ouvertes ou dissimulées, dont la pratique semble devoir se développer inexorablement aujourd'hui. Ces guerres dépassent le plus souvent les frontières nationales en s'instaurant à l'échelle régionale et le plus souvent mondiale.
Traditionnellement, les fondateurs de la géopolitique en faisaient un instrument aux mains des Etats ou mieux encore des Empires, notamment pour leur permettre d'agrandir leurs territoires et leurs zones géographiques d'influence. Nous avons vu que les fondateurs de la geopolitik allemande avaient eu (après le philosophe anglais Hobbes il est vrai) l'intuition qu'il fallait considérer les Etats comme des organismes vivants étendant des pseudopodes là où ils rencontraient de moindres résistances. Cette vision que nous pourrions qualifier d'organiciste était très originale, à une époque où le juridisme inspiré du droit romain et très en vogue en France n'attachait d'importance qu'aux règles de droit, censées s'imposer à tous les acteurs politiques. Vu la force que conservent encore de par le monde les structures politiques particulières répondant à la définition donnée en droit international au concept d'Etat, elle demeure particulièrement pertinente. Nous devons la retenir mais il n'y a pas de raisons interdisant de l'étendre avec des nuances à l'ensemble des organismes sociaux disposant d'une structure plus ou moins permanente.
Chacun de ceux-ci peut être considéré comme un organisme en lutte pour la vie. On connaît le succès du concept de superorganisme qui permet d'observer les organismes sociaux avec le regard du biologiste ou de l'écologiste, lequel impose la prise en considération des relations de l'organisme avec son milieu naturel. On parle de superorganisme car celui-ci réunit des individus isolés en leur imposant des comportements de groupe. L'essaim d'abeille est un superorganisme, de même que le banc de poissons. L'Etat, superorganisme politique, réunit des citoyens à qui il impose différentes contraintes nécessaires au maintien de sa cohésion.
11.8.10
La géopolitique allemande ou Geopolitik repose sur les approches théoriques de Ratzel, qui donneront naissance à l'École de Berlin. Elle vise à démontrer que l'État, thème principal des travaux géopolitiques, est «comme un être vivant qui naît, grandit, atteint son plein développement, puis se dégrade et meurt». L'État, pour vivre (ou survivre), doit s'étendre et fortifier son territoire. À travers cette idée, Ratzel défend l'idée que l'Allemagne pour vivre doit devenir un véritable empire et donc posséder un territoire à sa mesure. Pour cela, il faut que le politique mette en place une politique volontariste afin d'accroître la puissance de l'État. Ce dernier a donc besoin pour se développer de territoires, d'un espace, l'espace nourricier, le Lebensraum (terme inventé par Ratzel) ou espace de vie (souvent traduit par espace vital).
Le terme de géopolitique est apparu relativement récemment dans l'histoire des sciences. Le lecteur trouvera dans l'excellent wikipedia d'intéressantes informations concernant l'histoire de la géopolitique. Comme le rappelle ce site, le père de la géopolitique est le géographe allemand Friedrich Ratzel (1844-1904). Il analyse lÉtat dans ses rapports avec sa géographie, son espace, son milieu. Son ouvrage Politische Geographie oder die Geographie der Staaten, des Verkehrs und des Krieges, présente l'Etat comme un être vivant en interaction avec son environnement. Mais Ratzel ne parlait pas explicitement de géopolitique. Ce fut le professeur de science politique et géographe suédois Rudolf Kjellén qui a présenté le concept de géopolitique dans un cours de 1905 consacré intitulé «les Grandes puissances du présent» puis dans l'ouvrage, Stormakterna de 1905. Pour Rudolf Kjellén, la géopolitique est «la science de lÉtat comme organisme géographique ou comme entité dans lespace : c'est-à-dire lÉtat comme pays, territoir... elle observe lunité étatique et veut contribuer à la compréhension de la nature de lÉtat»
La géopolitique, ainsi informée par la géographie, impose un regard indispensable pour compléter les analyses juridiques, psychologiques ou purement politiques. Autrement dit elle éclaire les grands événements de la vie politique d'une façon réaliste, ceci au plan international comme au plan national ou local. Pourquoi des conflits, des compétitions, des alliances ? Pourquoi des successions d'expansion ou de crise ? Comment juger de la pertinence des grands programmes politiques ? Quels types de réformes envisager ?
La géopolitique oblige ainsi à se projeter dans le futur, rejoignant en cela la géostratégie.
Rappelons par ailleurs qu'il ne faut pas confondre la géopolitique avec la géostratégie. Celle-ci s'efforce d'appliquer les enseignements de la géopolitique à la définition de stratégies diplomatiques, militaires, économiques mettant en jeu les territoires et les populations qui y vivent. On désigne en général par stratégie une démarche s'efforçant de tenir compte du long terme et des causes agissant en profondeur, tandis que la tactique vise à tirer parti des événements plus immédiats.
La géopolitique fait partie des sciences humaines. Selon la définition traditionnelle, elle étudie les conséquences de la géographie sur les relations entre Etats et entre grands intérêts économiques et, inversement, celles de la politique sur la géographie, notamment en ce qui regarde la fixation des frontières et des populations. Mais à l'heure de l'interdisciplinarité, c'est-à-dire des échanges entre les sciences, il est difficile de considérer la géopolitique comme se suffisant à elle-même, au même titre que l'histoire, la géographie ou la science politique et, a fortiori, au même titre que la chimie ou la biologie.
Ceci n'a d'ailleurs pas tardé puisque ces derniers jours The Venter Institute a présenté Synthia, ou Syn for friends. Il s'agit par ce nom de désigner de ce que Venter appelle la première forme de vie crées par l'homme. Or il semble bien que l'Institut soit engagé dans une procédure de prise de brevet au niveau mondial. Il en résulterait que nul ne pourrait légalement utiliser la plateforme ainsi réalisée, ni sans doute procéder à des opérations analogues en reprenant les techniques de l'Institut. Le brevet cherchera peut être même à interdire toute expérience nouvelle de synthèse de la vie, sauf évidemment à verser des royalties à l'Institut. Venter va-t-il devenir le Biosoft (pour ne pas dire le Microsoft) de la biologie ?
Pour des chercheur tels Daniel Nettle de l'Université de Newcastle ou Sarah Jones de l'Université du Kent(4), les traits généralement considérés comme négatifs, voire asociaux sinon criminels, que l'on reproche aux résidents en difficulté, jeunes ou moins jeunes, des banlieues urbaines, se bornent à traduire un processus inconscient d'adaptation globale à des situations de plus en plus dures, autrement dit de plus en plus sélectives. C'est ainsi que les femmes se reproduiraient de plus en plus tôt et avec un nombre croissant d'enfants, car il s'agit d'un mécanisme propre à tous les mammifères dont l'environnement se rétrécit et la durée de vie diminue. De même, si les jeunes sont de plus en plus agressifs, en fait à la recherche par n'importe quel moyen des ressources qui ne leur sont plus apportées par la société, ce ne serait pas en premier lieu sous l'influence de gangs mais de la nécessité de satisfaire des besoins de moins en moins bien servis par une organisation sociale de plus en plus inégalitaire. Les mêmes études sont en cours, avec les mêmes conclusions, sur les populations d'afro-américains et de latino-américains en difficulté outre Atlantique.
Bien différentes sont les études portant sur les acquisitions ou les pertes de compétences résultant de la façon dont les populations se situent au regard des Pouvoirs. En contrepartie se développent des populations de plus en plus nombreuses d'ultra-pauvres, de moins en moins aptes à partager les bénéfices des diverses formes de croissance, matérielles ou immatérielles, que pouvaient faire espérer les progrès technologiques. Nous avons cité le cas de Glasgow et de sa banlieue, mais il est inutile de préciser que ce cas se retrouve à l'identique dans des milliers d'autres zones géographiques, évidemment aussi en France.
Nul observateur objectif ne peut nier aujourd'hui que de nouvelles couches de dominants se soient installées sous des formes très voisines dans les diverses parties du monde, ceci sous l'influence de la destruction délibérée par les puissances financières des structures de l'Etat providence destinées à établir un minimum d'égalité entre citoyens. Il s'agit ici d'ultra-riches, d'élus politiques amis et de personnalités d'influence liées dans des cercles de partage de pouvoir de moins en moins discrets. Ils s'arrangent pour capter la plus grande partie des valeurs produites par les activités économiques et intellectuelles.
5.8.10
3.8.10
Paul Thagard, bien qu'affirmant tranquillement ce qui, pour lui (et pour nous) représente une évidence, ne se dissimule pas que ce faisant il se heurtera à la très grande majorité de ses lecteurs. Ceux-ci, pour des raisons qui sont d'ailleurs explicables en termes évolutionnistes, disposent encore de cerveaux qui sont formatés pour, à la moindre difficulté de compréhension, évoquer des causes cachées. Le plus matérialiste d'entre nous doit lui-même combattre le retour en lui de superstitions ancestrales dès que l'incertain et l'aléatoire propres au monde matériel se manifestent. Paul Thagard semble convaincu cependant que les sciences modernes, en multipliant les analyses et les expérimentations, en faisant notamment appel aux techniques en plein développement des neurosciences, permettront l'augmentation du nombre des personnes adoptant, fut-ce sur un plan seulement philosophique, les méthodes de la rationalité scientifique.
CJ : D'où nous est venue cette dissociation d'avec la nature ?
JPG : Cette dissociation est apparue lorsque l'agriculture fut inventée et lorsque les religions monothéistes ont été mises en place. On a alors assisté à une sacralisation de l'homme et à une sortie de "l'humain" de la nature. Et cette coupure, le fait que l'on ne soit plus viscéralement, cosmiquement proche avec cette nature, induit que même dans notre façon de poser les problèmes environnementaux, nous nous dissocions de notre environnement.