Le secteur secondaire correspond classiquement à l'industrie. L'industrie, lourde ou même légère, qui avait fait la fortune et la puissance des grands empires du XIXe et du XXe siècles, Angleterre, Allemagne, Amérique puis Russie soviétique, est généralement considérée aujourd'hui au sein des anciens pays industriels, dont les susnommés et aussi la France, comme pouvant être abandonnée aux pays à bas salaires et aux normes environnementales laxistes. Les anciens pays industriels se réserveraient les activités du secteur tertiaire (services financiers) ou à la rigueur les activités industrielles supposant un grand apport en matière grise, dites «à forte valeur ajoutée». Ces anciens pays industriels n'ayant cependant pas l'intention de se passer de produits industriels, ils les achèteront aux pays à bas salaires à des prix aussi réduits que possible, voire à crédit quand leur offres de biens et services à l'exportation ne permettront pas de compenser les importations. Mais on voit tout de suite que cette répartition du travail n'est pas viable. Les pays émergents, Chine, Inde, n'ont aucune intention de rester les usines du monde, produisant à bas salaires et dans des conditions sociales et environnementales désastreuses. Ceci moins encore si ce sont des filiales d'entreprises occidentales, installées chez eux, ou des sous-traitants locaux durement exploités, qui assurent la production à faible valeur ajoutée. Ils voudront récupérer l'ensemble des filières de production industrielles. Ils sont en passe de le faire, d'autant plus qu'ils consentent un grand effort de formation des ingénieurs et chercheurs nécessaires aux nouvelles technologies industrielles.
12.8.10
Les populations sont également considérées par les grands acteurs de la géopolitique comme composées de «cerveaux» à conquérir et domestiquer au service de leurs intérêts. Ceci a toujours été le cas. Les Empires puis les Etats nationaux ont toujours fait effort, par l'intermédiaire de campagnes patriotiques, pour mobiliser les esprits des sujets et des citoyens au service de leurs buts expansionnistes. Les religions se sont battues et continuent à se battre pour la conquête de territoires peuplés d'humains à convertir et transformer le plus souvent en militants fanatiques. C'est le cas aujourd'hui en ce qui concerne les églises évangéliques et bien entendu l'islam. Parallèlement et souvent en conjonction, l'extension mondiale des publicités commerciales provenant des grandes entreprises et diffusées par les divers médias et les réseaux Internet constitue un aspect essentiel de ce que l'on continue cependant non sans naïveté à nommer la culture.
Les grands pays industriels se disputent donc le privilège de les y aider, non sans rivalités entre eux pouvant donner naissance à des conflits. C'est ce qui commence à se faire jour entre l'Australie, grand pays minier et la Chine, grande consommatrice de minerais. Pour leur part, victimes de la corruption généralisée résultant de la chasse aux concessions, les autorités politiques des pays pauvres sont de plus en plus confrontées à des mouvements insurrectionnels locaux qui revendiquent pour eux aussi une juste part des bénéfices. On ajoutera qu'il n'y a pas plus destructeur des équilibres naturels que les exploitations minières, visant au plus économique et donc au plus profitable.
Les ressources agricoles constituent la part encore la plus convoitée des ressources du secteur primaire, du fait que pour longtemps encore elles seront inférieures en quantité et en qualité aux besoins alimentaires d'une population mondiale dont la croissance ne ralentira pas avant la moitié du siècle. Depuis la nuit des temps, les groupes humains poussés par la faim, elle-même conséquence directe d'une natalité non contrôlée, ont convoité de nouveaux territoires compte tenu des ressources alimentaires qu'ils pouvaient offrir, en gibier du temps de la chasse (paléolithique), en produits de culture et d'élevage à partir du néolithique. Aujourd'hui, malgré les progrès de productivité apportés par l'agriculture intensive, elle-même d'ailleurs fortement destructrice de l'environnement naturel, les ressources agricoles demeurent rares et font l'objet d'une spéculation financière permanente. Il en est de même des terres agricoles ou susceptibles d'être mises en culture.
Un phénomène essentiel, qui concerne les ressources, est fondamental pour les études géopolitiques. Il s'agit de la raréfaction croissante sinon la disparition probable de beaucoup des ressources primaires. Cette raréfaction retentit sur les autres secteurs, sauf sur celui des activités immatérielles, qui peuvent au contraire être développées sans limites prévisibles, compte tenu du progrès incessant des technologies du numérique. Nous sommes entrés, comme cela a été souvent dit mais pas encore clairement compris de tous, dans un monde aux ressources de base finies sinon rapidement décroissantes. Sous un forme ou une autre, des décroissances de consommation s'imposeront à tous les acteurs, quels qu'ils soient. Mais ils en supporteront très inégalement la charge, selon leur capacité à s'approprier les sources.
Depuis enfin la seconde partie du XXe siècle, l'espace au sens cosmologique du terme est devenu vital pour les grandes puissances en compétition. On distinguera: - l'espace aérien de basse altitude, principalement occupé par les engins militaires et civils à propulsion mécanique l'espace occupé par des satellites en orbite terrestre, depuis les orbites basses jusqu'aux points dits de Lagrange permettant de positionner des engins géostationnaires l'espace interplanétaire enfin, dédié jusqu'à présent aux observations scientifiques mais qui deviendra dans quelques décennies un espace possible de peuplement ponctuel l'espace enfin des télécommunications, liées aux réseaux terrestres et aux satellites, mais qui se développe avec l'expansion exponentielle de l'informatique et du virtuel comme une immense infosphère qui est elle aussi l'objet d'enjeux de pouvoir considérables. Toutes ces subdivisions de l'espace sont exploitées parallèlement par les Etats et les entreprises, en termes militaires d'abord, économiques et finalement culturels ensuite.
Faut-il limiter le concept de groupes humains aux organisations prenant une forme juridique bien définie? Certainement pas. L'ethnographie a montré l'importance prise, aux époques préhistoriques, par les différentes structures tribales coïncidant ou non avec des caractéristiques ethniques différentes. Ce furent leur expansion, leurs migrations et leurs conflits éventuels au sein des territoires composant aujourd'hui une partie de l'Afrique, du Moyen-Orient et de l'Europe qui ont posé les bases des premiers empires. Aujourd'hui, l'étude des différentes formes de migration affectant particulièrement les populations pauvres du tiers-monde à la recherche de ressources dans les pays plus riches, constitue un élément essentiel des analyses géopolitiques. L'attitude des populations sédentarisées à l'égard de ces migrants: accueil et assimilation ou rejet plus ou moins agressif, fonde une grande partie des stratégies politiques adoptées par les Etats et les autres collectivités territoriales.
Concernant les Nations-Unies et les organisations internationales relevant de leur autorité, dans les domaines de la santé, de la culture, du travail, de l'alimentation, de la banque, de l'économie et plus récemment de la lutte contre le réchauffement climatique, le géopoliticien se gardera de porter sur elles un regard naïf. Il s'agit de structures indispensables si l'on veut prévenir les affrontements bilatéraux ou multilatéraux excluant une partie des Etats, notamment les plus faibles. Mais à l'inverse la règle démocratique attribuant en général une voix à chaque Etat-membre peut se révéler dangereuse. D'une part, elle rend les consensus généraux très difficiles à établir. D'autre part, elle peut dans certains cas favoriser des alliances entre petits Etats poussés à se rassembler pour des raisons relevant soit de l'intérêt unilatéral d'un Etat puissant qui « achète » leurs voix, soit de la volonté d'expansion d'une idéologie ou d'une religion de combat.
Les Unions d'Etats s'établissent généralement encore sur des bases juridiques assez souples, vu la force des Etats nationaux, notamment lorsque les frontières étatiques politiques recouvrent plus ou moins les traditions nationales. Elles deviennent aujourd'hui cependant des acteurs géopolitiques d'une influence grandissante. On pourra distinguer les organisations internationales, telle l'Organisation des Nations Unies, créées explicitement pour apaiser les tensions entre Etats et négocier des consensus juridiques jugées indispensables à la survie du monde globale, et les fédérations d'Etats ayant un but différent, voire opposé: regrouper des Etats trop petits pour acquérir seuls une puissance suffisante au plan international. La plus connue de ces fédérations est l'Union européenne, dont nous aurons souvent l'occasion de reparler. Mais l'exemple sera sans doute suivi par d'autres groupes d'Etats, voisins ou non au plan territorial.
Les associations, notamment les grandes Fondations et les associations internationales dites ONG (Organisations non gouvernementales) semblent actuellement prendre une importance croissante dans la vie géopolitique mondiale. Le public tend à penser qu'elles sont désintéressées ou ne recherchent que de nobles buts. C'est parfois le cas. Sans des associations fortes, les citoyens n'auraient aucun moyen légal de s'exprimer et à plus forte raison de jouer un rôle géopolitique. Mais de ce fait elles sont souvent aussi récupérées. Elles deviennent des masques financés par des religions, des entreprises et des Etats pour faire de la politique par d'autres moyens. C'est particulièrement le cas des Fondations. Si elles disposent de moyens financiers, il n'est pas toujours facile d'identifier leur provenance.
Les entreprises économiques constituent une autre vaste catégorie d'organismes ou superorganismes, eux aussi en compétition pour la survie et obligés de se livrer à une adaptation continue. On peut les classer en grands secteurs, selon leurs domaines d'activités: l'agriculture, l'industrie, les services, incluant le commerce et la finance. On peut aussi les identifier par leur taille, grande, moyenne ou petite. Les petites et moyennes entreprises, surtout si elles exercent leur activité dans des secteurs homogènes, constituent de véritables forces géopolitiques, notamment du fait, dans le secteur agricole ou dans celui des transports terrestres, qu'elles ont besoin du territoire pour survivre. Les plus visibles, celles qui concentrent l'attention, sont cependant les grandes entreprises, notamment lorsqu'elles atteignent une taille internationale. Leur influence géopolitique est considérable, du fait qu'elles ont besoin de conquérir des sources de matières premières, des clientèles de plus en plus fidélisées par la publicité et finalement des appuis politique provenant des Etats. Dans le cadre de ce que l'on nomme désormais des complexes politico-industriels (nous parlerons ici de corporatocratie, terme un peu plus barbare qui commence à se répandre) elles reprennent à leur profit les attributs des Etats dont elles émanent, c'est-à-dire ceux de la puissance publique s'exerçant dans le champ géopolitique.
Les religions sont en compétition les unes avec les autres pour l'accès aux ressources et aux esprits. Le succès vient couronner celles qui savent s'adapter en mutant à des milieux eux-mêmes en transformation. La géopolitique des relations généralement conflictuelles entre religions représente aujourd'hui un élément essentiel pour comprendre l'évolution du monde. On a prétendu qu'avec le développement des sciences, les religions perdront une partie de leurs clientèles. Cela ne semble pas être le cas, pour une raison simple: il naît aujourd'hui bien plus d'enfants dans les sociétés à forte imprégnation religieuse que dans celles en voie de sécularisation ou laïcisation. Une analyse plus approfondies des forces sociales profondes qui sous-tendent les affrontements entre religions, comme leurs affrontements avec les sociétés luttant pour conserver une forme laïque, montre que ces affrontements servent souvent d'alibi à des luttes pour le pouvoir politique et économique. La foi n'est qu'un prétexte permettant à des intérêts très matériels de mobiliser des esprits et des corps. Ceci nous oblige à réintroduire le facteur géopolitique. Si par exemple les Etats pétroliers du Golfe Persique financent généreusement des mouvements islamistes de combat de par le monde, c'est pour des raisons « bassement » géostratégiques dont les princes, en privé, ne se cachent pas. Il en est de même du soutien qu'apportent à Israël les éléments constituant ce que l'on nomme le lobby juif américain. Face à cela, les mouvements dits athées ou libres-penseurs, n'étant absolument pas organisés en superorganisme au plan mondial, quoique l'on puisse penser de la franc-maçonnerie, sont en recul sur tous les fronts de la géostratégie.
En dehors ou à l'intérieur des Etats nationaux, s'expriment de nombreux superorganismes jouant un rôle important dans des relations géopolitiques. Citons d'abord les organismes dont le ciment est le partage de croyances religieuses communes et qui jugent nécessaire d'intervenir dans le siècle (dans la société) pour les faire triompher à l'aide de différents moyens politiques, des plus légaux aux plus subversifs. On pensera aux Eglises, organisées sur le modèle des Etats, ou aux communautés religieuses moins organisées en termes séculiers mais dont le dynamisme pour recruter des adeptes et des soutiens, afin de s'étendre à la surface du globe, n'est pas moins fort. Pour elles conquérir de nouveaux territoires d'influence afin d'en convertir les habitants représente la première des priorités. D'où des guerres de religion, multiformes, ouvertes ou dissimulées, dont la pratique semble devoir se développer inexorablement aujourd'hui. Ces guerres dépassent le plus souvent les frontières nationales en s'instaurant à l'échelle régionale et le plus souvent mondiale.
Traditionnellement, les fondateurs de la géopolitique en faisaient un instrument aux mains des Etats ou mieux encore des Empires, notamment pour leur permettre d'agrandir leurs territoires et leurs zones géographiques d'influence. Nous avons vu que les fondateurs de la geopolitik allemande avaient eu (après le philosophe anglais Hobbes il est vrai) l'intuition qu'il fallait considérer les Etats comme des organismes vivants étendant des pseudopodes là où ils rencontraient de moindres résistances. Cette vision que nous pourrions qualifier d'organiciste était très originale, à une époque où le juridisme inspiré du droit romain et très en vogue en France n'attachait d'importance qu'aux règles de droit, censées s'imposer à tous les acteurs politiques. Vu la force que conservent encore de par le monde les structures politiques particulières répondant à la définition donnée en droit international au concept d'Etat, elle demeure particulièrement pertinente. Nous devons la retenir mais il n'y a pas de raisons interdisant de l'étendre avec des nuances à l'ensemble des organismes sociaux disposant d'une structure plus ou moins permanente.
Chacun de ceux-ci peut être considéré comme un organisme en lutte pour la vie. On connaît le succès du concept de superorganisme qui permet d'observer les organismes sociaux avec le regard du biologiste ou de l'écologiste, lequel impose la prise en considération des relations de l'organisme avec son milieu naturel. On parle de superorganisme car celui-ci réunit des individus isolés en leur imposant des comportements de groupe. L'essaim d'abeille est un superorganisme, de même que le banc de poissons. L'Etat, superorganisme politique, réunit des citoyens à qui il impose différentes contraintes nécessaires au maintien de sa cohésion.
11.8.10
La géopolitique allemande ou Geopolitik repose sur les approches théoriques de Ratzel, qui donneront naissance à l'École de Berlin. Elle vise à démontrer que l'État, thème principal des travaux géopolitiques, est «comme un être vivant qui naît, grandit, atteint son plein développement, puis se dégrade et meurt». L'État, pour vivre (ou survivre), doit s'étendre et fortifier son territoire. À travers cette idée, Ratzel défend l'idée que l'Allemagne pour vivre doit devenir un véritable empire et donc posséder un territoire à sa mesure. Pour cela, il faut que le politique mette en place une politique volontariste afin d'accroître la puissance de l'État. Ce dernier a donc besoin pour se développer de territoires, d'un espace, l'espace nourricier, le Lebensraum (terme inventé par Ratzel) ou espace de vie (souvent traduit par espace vital).
Le terme de géopolitique est apparu relativement récemment dans l'histoire des sciences. Le lecteur trouvera dans l'excellent wikipedia d'intéressantes informations concernant l'histoire de la géopolitique. Comme le rappelle ce site, le père de la géopolitique est le géographe allemand Friedrich Ratzel (1844-1904). Il analyse lÉtat dans ses rapports avec sa géographie, son espace, son milieu. Son ouvrage Politische Geographie oder die Geographie der Staaten, des Verkehrs und des Krieges, présente l'Etat comme un être vivant en interaction avec son environnement. Mais Ratzel ne parlait pas explicitement de géopolitique. Ce fut le professeur de science politique et géographe suédois Rudolf Kjellén qui a présenté le concept de géopolitique dans un cours de 1905 consacré intitulé «les Grandes puissances du présent» puis dans l'ouvrage, Stormakterna de 1905. Pour Rudolf Kjellén, la géopolitique est «la science de lÉtat comme organisme géographique ou comme entité dans lespace : c'est-à-dire lÉtat comme pays, territoir... elle observe lunité étatique et veut contribuer à la compréhension de la nature de lÉtat»
La géopolitique, ainsi informée par la géographie, impose un regard indispensable pour compléter les analyses juridiques, psychologiques ou purement politiques. Autrement dit elle éclaire les grands événements de la vie politique d'une façon réaliste, ceci au plan international comme au plan national ou local. Pourquoi des conflits, des compétitions, des alliances ? Pourquoi des successions d'expansion ou de crise ? Comment juger de la pertinence des grands programmes politiques ? Quels types de réformes envisager ?
La géopolitique oblige ainsi à se projeter dans le futur, rejoignant en cela la géostratégie.
Rappelons par ailleurs qu'il ne faut pas confondre la géopolitique avec la géostratégie. Celle-ci s'efforce d'appliquer les enseignements de la géopolitique à la définition de stratégies diplomatiques, militaires, économiques mettant en jeu les territoires et les populations qui y vivent. On désigne en général par stratégie une démarche s'efforçant de tenir compte du long terme et des causes agissant en profondeur, tandis que la tactique vise à tirer parti des événements plus immédiats.
La géopolitique fait partie des sciences humaines. Selon la définition traditionnelle, elle étudie les conséquences de la géographie sur les relations entre Etats et entre grands intérêts économiques et, inversement, celles de la politique sur la géographie, notamment en ce qui regarde la fixation des frontières et des populations. Mais à l'heure de l'interdisciplinarité, c'est-à-dire des échanges entre les sciences, il est difficile de considérer la géopolitique comme se suffisant à elle-même, au même titre que l'histoire, la géographie ou la science politique et, a fortiori, au même titre que la chimie ou la biologie.
Ceci n'a d'ailleurs pas tardé puisque ces derniers jours The Venter Institute a présenté Synthia, ou Syn for friends. Il s'agit par ce nom de désigner de ce que Venter appelle la première forme de vie crées par l'homme. Or il semble bien que l'Institut soit engagé dans une procédure de prise de brevet au niveau mondial. Il en résulterait que nul ne pourrait légalement utiliser la plateforme ainsi réalisée, ni sans doute procéder à des opérations analogues en reprenant les techniques de l'Institut. Le brevet cherchera peut être même à interdire toute expérience nouvelle de synthèse de la vie, sauf évidemment à verser des royalties à l'Institut. Venter va-t-il devenir le Biosoft (pour ne pas dire le Microsoft) de la biologie ?