26.6.12

 Au niveau cérébral, la lecture est un processus complexe mais qui revient toujours à solliciter les mêmes aires : il s’agit de mettre en connexion les centres de la vision (aire occipitale du cerveau qui s’occupe de la reconnaissance graphique des signes) avec les centres du langage (lobe temporal gauche), en utilisant deux voies principales : la « voie lexicale » (celle du sens) et celle du son (phonologique). C’est un peu compliqué, mais au fond, ce processus universel signifie que le cerveau ne crée pas de nouveaux circuits pour apprendre à lire : il mobilise des dispositifs et des compétences existantes et les connecte.

Il n’y a donc pas de création d’un centre de la lecture dans le cerveau, mais l’utilisation de circuits existants détournés pour d’autres finalités. Ce processus de recyclage est comparable à l’apprentissage de la nage. Pour nager, les humains ne créent pas des nageoires, ils utilisent bras et jambes d’une façon nouvelle pour se maintenir à la surface de l’eau et avancer. Nos bras et jambes sont « recyclés » en nageoires.

La lecture implique donc une adaptation du cerveau à une fonction nouvelle, mais elle ne peut le faire qu’en s’adaptant aux capacités cérébrales. Finalement, la culture doit épouser les contraintes du cerveau pour réussir à s’y implanter durablement.

L’acquisition du langage démarre dès la naissance, par la détection progressive des sons, puis des mots de la langue maternelle. À partir de 2 ans, l’enfant se met à assimiler à une vitesse vertigineuse des milliers de mots et des règles de grammaire, ce qui implique qu’il possède une compétence à acquérir le langage. Cette compétence ne saurait être développée par un cerveau « inachevé ». Elle suppose au contraire une grande précocité de développement et la mise en action d’aires cérébrales finalisées et spécialisées dans le langage. Le petit humain est équipé de tout un arsenal spécialisé destiné à l’acquisition du langage. Les recherches en psychologie sur les capacités précoces du nourrisson montrent que le cerveau de l’humain n’est pas sous-développé par rapport à d’autres espèces, mais est au contraire surdéveloppé et prédisposé à accomplir toute une série de tâches complexes : le langage en est un bon exemple. Le langage maternel n’est là que pour alimenter un cerveau à la recherche de mots, de règles grammaires, qui permettent à cet « instinct du langage » de s’exprimer .

 

Transmettre un savoir ou une pratique n’est pas si facile. Il faut compter avec des partenaires qui évaluent, filtrent, transforment ou encore rejettent l’héritage qui leur est proposé.
 Prenons du recul et imaginons une petite communauté comme il en existait sans doute partout dans le monde avant la formation des royaumes et des États. À Malaita (Nouvelle-Guinée), par exemple, les Kwaios vivent en villages aux effectifs réduits, et relativement isolés. Ils ont entre autres une préoccupation partagée : celle des adalo, sortes d’esprits malins qui peuvent leur causer toutes sortes de déboires, mauvaises récoltes et maladies. Ils ne savent pas à quoi ressemblent les adalo, ni où ils sont, mais ils en rêvent et en parlent beaucoup, et font beaucoup de choses pour échapper à leurs manigances. Comment une telle croyance s’est-elle répandue ? Inévitablement, par une sorte de bouche à oreille : chez les Kwaios, il n’y a ni Église ni médias pour répandre de tels mythes. Pourquoi ont-ils ce succès ? Parce que cette croyance satisfait à une sensibilité, commune à tous les êtres humains, face aux dangers que représentent les êtres animés d’intentions. Des traditions comme celle-là, il en existe des milliers dans le monde. Mais bien des écueils les guettent : le rejet, l’incrédulité, l’oubli, la concurrence d’une autre croyance importée par quelque missionnaire bénévole. Comme le souligne Olivier Morin, l’être humain est un « imitateur flexible » (1) : encore faut-il pour que nous adoptions une tradition qu’elle soit plus attrayante ou plus utile que ce que nous pensons nous-mêmes, chacun par-devers nous. Encore faut-il que, dans notre entourage, beaucoup d’autres gens la mémorisent, pour que la tradition reste vivante. C’est pourquoi certains anthropologues décrivent les traditions comme des entités « virales » qui infectent nos mémoires et se répandent de proche en proche. Mais pas toutes ! Il y a beaucoup de candidates et peu d’élues, et les élues ont de la chance : traverser le temps et les générations donne du poids aux idées. Elles se targuent alors, en tant que traditions, de jouir d’un droit de premier occupant.
C’est pourquoi on les récupère, on les déforme. Les « imitateurs flexibles » que nous sommes se font aussi des inventeurs de légendes et de chimères utiles. Voilà bientôt trente ans que des historiens critiques nous le répètent : les traditions nationales ou régionales souvent ne sont pas ce que l’on croit. Elles doivent peu au passé et beaucoup au présent. Les druides ont sûrement pratiqué des rites étranges, mais ils ont peu en commun avec ceux qui les imitent aujourd’hui en forêt de Brocéliande. Certes, les Gaulois ont existé, mais ils sont si peu les ancêtres des Français. Oui, la pizza est un plat italien, mais elle fut à la mode à Naples avant que la première tomate franchisse l’Atlantique. Peu de communautés humaines manquent de se doter d’un patrimoine de récits et de pratiques faciles à transmettre parce que conçus précisément pour cela : devenir des traditions, proliférer et se répandre sans peine dans les esprits. Quitte à laisser de larges pans de l’histoire dans l’oubli ou bien à reconstruire une mémoire gratifiante pour une cause présente.
Transmettre n’est pas un exercice de copie conforme
Aujourd’hui, il est souvent question d’une crise de la transmission entre générations. Des essayistes s’indignent : les jeunes n’écoutent plus leurs aînés. Perte des valeurs ? Échec de la culture ? Anomie ? Un examen plus posé, comme celui que proposent Willy Lahaye, Jean-Pierre Pourtois et Huguette Desmet (2), montre un tableau un peu plus intelligent des faits. D’abord, il donne raison aux inquiets : mesurées à trente ans d’intervalle (1973-2003), les attitudes, valeurs et postures de deux générations de parents et d’enfants manifestent ce qu’ils nomment une « rupture conjoncturelle » : l’« expression de soi » a supplanté l’obéissance aveugle, l’idéal du bien-être a fait reculer celui de l’ambition, la posture prescriptive a cédé la place à la pédagogie relationnelle, et le souci du développement de l’enfant l’emporte sur les désirs des parents. Mais la révolution est loin d’être totale : au bilan, les positions sociales et les pratiques réelles des enfants (devenus adultes) ressemblent plus à celles de leurs parents qu’elles se ressemblent entre elles. Conclusion : si les idées et les attitudes ont changé, les pratiques, elles, continuent de refléter les héritages parentaux. Qu’on le veuille ou non, et pour parodier le slogan de Paul Watzlawick, il semble bien « que l’on ne puisse pas ne pas transmettre (3) ». Et s’il en est ainsi, c’est que transmettre n’est pas un exercice de copie conforme.
D’abord, il faut faire la part des choses qui s’acquièrent presque toutes seules : s’il est normal, même avec des parents peu attentifs, un enfant apprendra sans peine à parler, marcher, à dormir la nuit et plus tard à s’accoupler sans avoir besoin de consulter un sexologue. Lui faire réciter le code civil est une autre affaire. Pour ces savoirs un peu plus difficiles à maîtriser, dans la partie qui se joue entre générations, la concurrence est rude, et les acteurs variés. Dès 1939, l’anthropologue Abram Kardiner en distinguait deux sortes : la famille, les proches (ou instances primaires), et, plus largement, l’école, la religion, la société (ou instances secondaires). Les influences qu’exercent les unes et les autres ne sont pas toujours harmonieuses, et c’est, dans les sociétés modernes, l’une des sources de l’actuelle déconvenue des parents convaincus de l’influence néfaste des médias sur leurs enfants. Plus récemment, pédagogues et psychologues ont mis le doigt sur ce troisième acteur, relais entre les deux autres, que sont les « pairs », les camarades d’études, puis les collègues de travail. Ils sont les acteurs conjoncturels d’un environnement qui influe sur le destin de tout individu (4). Ils invitent surtout à prendre plus au sérieux l’existence d’une forme « horizontale » de transmission, qui vient, selon le cas, compléter ou contrarier, ce que les traditions verticales peuvent avoir d’insuffisant face à la marche du temps et des besoins nouveaux.

21.6.12

Qu’on le koro, le breton et lepotawatomi en commun? Ce sont toutes les trois des langues menacées de disparition. D’après National Geographic, une langue meurt toutes les deux semaines. Et d’ici à 2050, près de la moitié des 7.000 langues parlées sur la terre vont disparaitre. Mais pas de panique, Google vient de lancer un projet visant à lutter contre ce phénomène, rapporte Mashable.

19.6.12

Le libre-échangisme est l'idéologie des nations économiquement dominantes : la Grande-Bretagne au XIXème siècle, les Etats-Unis, puis les Etats européens dans la deuxième moitié du XXème siècle...
C'est l'idéologie qui favorise la perpétuation de leur domination. Les pays industriellement émergents - la France au XIXème siècle, le Japon, les Tigres et les Dragons asiatiques au XXème ...- sont au contraire plutôt protectionnistes. Jusqu'en 2007, les Européens pensaient être les gagnants de la nouvelle division internationale du travail. L'Union européenne était la première puissance économique du monde, sa balance commerciale était excédentaire. Les élites européennes étaient donc favorables au libre-échange généralisé.
Aujourd'hui, les rapports de forces économiques sont en train de changer. Les émergents ont émergé, et s'avèrent être de redoutables concurrents. L'idéologie libre-échangiste commence à battre de l'aile...

18.6.12

Le diagnostic est clair et inquiétant : le temps s’accélère. Nous serions absorbés par le présent qui nous tyrannise. Les choix qui s’offrent à nous sont si nombreux que, incapables de choisir, nous zappons de l’un à l’autre dans une course effrénée. Les statistiques nous montrent pourtant que nous disposons de beaucoup plus de temps que nos ancêtres, grâce notamment aux innovations technologiques qui nous permettent, par exemple, d’envoyer à la vitesse d’un clic une commande à l’autre bout du monde, ce qui nous aurait peut-être pris une année de voyage il y a encore deux siècles.

6.6.12

La croissance ininterrompue des pays émergents depuis une dizaine d’année entraine un rééquilibrage du pouvoir économique dans le monde.  Après avoir largement dominé le monde durant plus de deux siècles, les puissances occidentales assistent à un basculement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie et notamment vers la Chine. Encore très en retrait il y a 30 ans, la Chine est devenue, à force de réformes économiques très bien planifiées, la deuxième économie mondiale. Terre d’investissements, économie exportatrice, sa forte croissance laisse penser que d’ici 2025 l’empire du Milieu deviendra la première puissance économique mondiale.

Grâce à ses investissements massifs dans la recherche et l’innovation mais aussi dans l’acquisition de technologies occidentales, la Chine est leader mondial dans de nombreux domaines. Pour autant, cette situation ne doit pas masquer les faiblesses de cette puissance. Son rapide développement économique a engendré à l’intérieur du pays de nombreuses inégalités socio-spatiales. De plus, son économie n’est pas encore consolidée et elle reste très dépendante des puissances étrangères.

La consommation énergétique mondiale a par ailleurs progressé de 27% au cours de la seule dernière décennie.

«Toutes les transitions énergétiques ont une chose en commun: ce sont des processus de longue haleine, qui prennent plusieurs dizaines d’années», écrivait ainsi Vaclav Smil en 2008. Et de fait, 109 ans après la signature de la Déclaration d’indépendance, le bois était encore la première source d’énergie d’Amérique.

Il a fallu attendre 1885 (l’année de l’intronisation du président Grover Cleveland) pour voir le charbon dépasser le bois. Puis le charbon fut roi jusqu’en 1950, avant d’être détrôné par le pétrole. «Et plus l’échelle des utilisations et des conversions en vigueur est grande, plus le processus de substitution est lent», explique Smil (intellectuel touche-à-tout, éminent professeur à l’Université de Manitoba et auteur de nombreux ouvrages sur les questions énergétiques). Il estime qu’«un monde sans énergies fossiles est extrêmement souhaitable (…) [mais]  cette transformation coûterait très cher et nous demanderait une patience considérable : la durée des transitions énergétiques futures ne se comptera pas en années, mais en décennies».

3.6.12

En deux ans, l’entreprise Apple a vendu 67 millions d’IPad, or, il lui avait fallu 24 ans pour vendre le même nombre de Mac, 5 ans pour vendre le même ! nombre d’iPod et 3 ans pour vendre le même nombre d’iPhone.

29.5.12

Notre compréhension du monde des virus et de leurs interactions avec le reste du vivant a beaucoup évolué ces dernières années. Tout d’abord il faut bien réaliser que la mauvaise réputation des virus s’est construite autour des effets – certes parfois dévastateurs – causés chez l’homme par une infime proportion de la totalité des virus présents sur notre planète. Moins d’une dizaine sont responsables des maladies virales les plus fréquentes dans nos régions, comme le rhume, la grippe, la varicelle, la rougeole. S’il est bien normal que ce petit nombre de virus nous préoccupe particulièrement, il faut savoir que l’écrasante majorité des virus non seulement ne peut pas infecter l’homme mais joue un rôle crucial dans son « écosystème » interne. Le corps d'un homme adulte sain abrite plus de trois mille milliards de virus, pour la plupart des bactériophages infectant les bactéries présentes dans le tractus intestinal et sur les muqueuses. L’impact de ces virus n’est pas encore complètement compris, mais on peut déjà parier qu’ils jouent un rôle important dans la régulation de la composition des communautés bactériennes vivant en symbiose avec l’homme.

10.5.12

Le World Economic Forum et Deloitte Touch viennent de publier un rapport sur l’avenir de l’industrie :http://www3.weforum.org/docs/WEF_MOB_FutureManufacturing_Report_2012.pdf. Le rapport explique que la concurrence va s’accroître dramatiquement que ce soit pour les ressources, comme pour l’énergie ou le financement. L’avenir est à une plus grande complexité des processus et la capacité d’innovation toujours plus rapide sera le moteur de la croissance de demain…

Senett distingue cinq catégories qui composent le “spectre de l’échange” : l’échange altruiste (qui implique le sacrifice de soi), l’échange gagnant-gagnant (dans lequel les deux parties font des bénéfices), l’échange de différenciation (dans lequel les partenaires prennent conscience de leurs différences), l’échange à somme nulle (dans lequel une partie l’emporte sur l’autre) et le cas où un vainqueur l’emporte (au détriment de l’autre).

Vanderbilt observe que l’introduction d’une nouvelle technologie obéit à un schéma désormais familier. D’abord, on considère cette technologie comme un apport mineur réservé à quelques usages bien particuliers. Et l’auteur de citer un article du New York Times datant de 1939 : “le problème avec la télévision est que les gens doivent rester assis et garder leurs yeux collés à l’écran : la famille américaine moyenne n’a pas de temps à consacrer à cela”. Ensuite, deuxième étape, juste avant qu’elle devienne grand public, la technologie est considérée, par ses laudateurs aussi bien que par ses contempteurs, comme porteuse de changements culturels majeurs. Voici ce que disait Philo Farnsworth, un des inventeurs de la télévision : “Si nous po! uvions voir les gens dans les autres pays et apprendre de leurs différences, pourquoi y aurait-il encore des malentendus ? La guerre deviendrait un vieux souvenir.” Enfin, à mesure que les prix baissent et que la technologie s’améliore, les gens achètent l’objet qui n’apporte ni l’utopie ni l’apocalypse et l’utilisent sans même penser à ce qu’était la vie avant son arrivée

3.5.12

Pouvez-vous décrire les transformations majeures qui ont changé la société française
 depuis un siècle ?

Ce qui a changé fondamentalement notre société, c’est la durée de nos vies : on a gagné cinq ans d’espérance de vie par génération depuis 1900, soit vingt-cinq ans en un siècle, 40 % de la vie de la Belle Époque. Dans le même temps, la construction du modèle social européen a permis de réduire des deux tiers la durée du travail. On travaillait 200 000 heures en 1900, 67 000 heures aujourd’hui. La part d’une vie consacrée au travail dans les classes populaires est donc passée de 40 % en 1900, soit 70 % de leur temps de vie éveillé, à 10 % aujourd’hui, 16 % du temps éveillé.

Ainsi, notre temps libre, le temps hors sommeil et travail, a été multiplié par quatre. Dans les sociétés européennes, 12 % du temps vécu par tous les habitants est consacré au travail, 88 % à faire autre chose. Cela se mesure très simplement en rapprochant les heures de travail déclaré de l’ensemble du temps de vie annuel des habitants.

Durant la révolution industrielle, la vie des ouvriers et des paysans était dominée par le travail. Seuls les rentiers avaient du temps libre, ce sont eux d’ailleurs qui ont inventé le tourisme et les vacances. Aujourd’hui, le non-travail a cessé d’être la valeur des élites qui, a contrario, ne parlent maintenant que travail. L’usage que l’on fait de son temps libre – loisirs, activités sportives ou créatives, engagements solidaires ou militants, vacances, voyages… – joue un rôle tout aussi important dans l’organisation de la société que la part productive.

Prenez l’amour par exemple. On fait en moyenne 6 000 fois l’amour (pour une productivité de deux enfants en moyenne) alors que nos grands-parents faisaient 1 000 fois l’amour dans leur vie (pour faire dix enfants !). La rencontre amoureuse et les liens affectifs justifient autant de déplacements que le travail. L’érotisme a été démocratisé et les rapports de séduction sont devenus des acteurs sociaux au même titre que les rapports de production : ils génèrent des mobilités, du temps, de nouveaux codes vestimentaires, la production de films pornographiques, des mises en relation sur le Net…

Aujourd’hui, le travail et le temps libre sont devenus coproducteurs de liens sociaux, de richesse et de mobilités, et de l’organisation des territoires.

Il faut ajouter à cela que nous sommes entrés dans ce que l’économiste Jean Fourastié appelait « la civilisation des vies complètes », où quatre générations se côtoient. En moyenne, on est actuellement grand-parent à 53 ans et on perd ses parents lorsque l’on est déjà vieux (63 ans en moyenne). C’est tout à fait nouveau dans l’histoire de l’humanité…

On voit alors le lien social se développer dans la sphère privée et se perdre dans celle de la production. Beaucoup de Français cherchent à avoir une maison où ils puissent recevoir leurs amis, réunir leur famille, disposer de chambres pour leurs enfants, avoir un jardin ou une terrasse, une pièce pour la télé… Les manières de vivre et d’habiter se sont complètement modifiées.

 

L’économie passe en effet, aux alentours de 1975, pour reprendre l’expression de Bertrand Gille [3], d’un « système technique » à l’autre.

Les techniques fondamentales du système productif avaient été jusqu’alors celles de la mécanique, de la chimie et de l’énergie. À partir de 1975, elles sont détrônées par la synergie de la micro-électronique, du logiciel et des réseaux de télécommunication.

Ce changement n’est cependant pas plus absolu que ne l’avait été, aux alentours de 1775, le passage d’une économie agricole à l’économie mécanisée que l’on a qualifiée d’industrielle: l’industrialisation n’a pas supprimé l’agriculture, elle l’a industrialisée. De même, l’informatisation ne supprime pas l’industrie mécanisée : elle l’informatise.

Aux alentours de 1800, la production mécanisée et chimisée était, de loin, la plus efficace: on lui a donc appliqué le mot d’« industrie » qu’elle a accaparé, et il s’est trouvé ainsi bientôt connoté par des images d’engrenages, de cheminées d’usine, etc. Si on revient cependant à son étymologie, on peut dire que l’informatisation est la forme contemporaine de l’industrialisation, et que 1975 est la date de la troisième révolution industrielle.

Pourquoi le basculement s’est-il produit alors ? On peut avancer plusieurs hypothèses concourantes. D’une part, le mouvement social de 1968 avait accéléré la hausse du coût de la main-d’œuvre et les entreprises ressentaient donc le besoin d’accroître la productivité du travail [4].

D’autre part l’informatique, avec la dissémination des terminaux, commençait à sortir des mains des purs informaticiens pour se placer dans celles des utilisateurs : elle semblait offrir des perspectives de productivité, qui se concrétiseront quelques années plus tard avec la mise en réseau des micro-ordinateurs.

Enfin, le choc pétrolier introduisait de la volatilité dans le prix de l’énergie, jusqu’alors stable et relativement bas. Frappant d’incertitude les business plans du système technique bâti sur la mécanique, la chimie et l’énergie, ce dernier phénomène a sans doute suffi à catalyser le basculement vers le nouveau système technique.

Le bloc historique

Dans ce monde-là, le PIB et l’indice de la production industrielle augmentaient de 5 % par an, et le secteur secondaire employait une part croissante de la population active (le maximum a été atteint en 1975). On dénombrait de l’ordre de 700 000 chômeurs.

Sans le savoir, nous vivions alors les Trente Glorieuses, qui allaient bientôt s’achever. La France avait, dès le début des années 1950, achevé la reconstruction d’une économie détruite durant la Seconde Guerre mondiale et dans la foulée, la croissance s’était poursuivie, aiguillonnée par l’exemple américain.

La population avait cependant été marquée par le souvenir de la crise des années  1930 puis de la pénurie des années  1940 : les Français éprouvaient le besoin de s’équiper, de consommer, voire de se « goinfrer », pour oublier ces souvenirs pénibles.

L’exode rural, très rapide, avait d’ailleurs rempli les villes d’une population qui souhaitait vite accéder aux plaisirs de la vie urbaine. Dans leur périphérie, la ruée vers la consommation de masse s’accompagnait de la dissémination de commerces à grande surface. Tous les ménages rêvaient de posséder une voiture, une machine à laver, un téléviseur, un téléphone. Dans les années 1960, ce rêve se réalisa pour presque tout le monde ; seul le téléphone doit encore attendre les années 1970 pour devenir largement disponible.

La montée de la solitude ?

Selon lui, nos médias sociaux interfèrent avec nos amitiés réelles. Pour preuve, Stephen Marche(@StephenMarche) en appelle aux travaux du sociologue Erik Klinenberg (@ericklinenberg), auteur de Going Solo : la montée de l’extraordinaire et surprenant appel à vivre seul . Dans son ouvrage, Klinenberg explique que la vie solitaire se développe plus que jamais : 27 % des ménages américains sont composés d’une seule personne, alors qu’on ne comptait que 10 % de foyers composés d’une seule perso! nne dans les années 50. 35 % des adultes de plus de 45 ans sont chroniquement solitaires, estime une étude de l’AARP (voir le détail .pdf), l’association américaine des personnes retraitées (soit 20 % de plus qu’il y a 10 ans). Selon une autre étude, 20 % des Américains seraient malheureux du fait de leur solitude. Et encore, on peine à distinguer le fait de se sentir seul et le fait d’être seul… rappelle l’écrivain. Car c’est aussi la qualité de nos relations aux autres qui se dégradent… Selon une autre étude réalisée par des sociologues de la Duke university, la taille moyenn! e de nos réseaux de confidents, c’est-à-di! re de gens auxquels nous savons nous confier, serait passée de 2,94 personnes en 1985 à 2,08 en 2004, rapporte Stephen Marche. En 1985, 10 % des Américains déclaraient n’avoir personne avec qui discuter de questions importantes et 15 % avouaient n’avoir qu’un seul vrai ami. En 2004, 25 % n’avaient personne à qui parler et 20 % reconnaissaient n’avoir qu’un seul confident… Bref, non seulement nous sommes plus isolés, mais, selon certaines études, nous rencontrons moins de gens et nous réunissons moins.
Face à cette désintégration sociale, les confidents de remplacements ont explosé. Le nombre de psychologues, de travailleurs sociaux, de thérapeutes a explosé, explique Ronald Dworkin. “Nous avons externalisé le travail de soin quotidien” auprès de gens dont c’est désormais le travail.

“L’une des plus grandes inventions de l’humanité, commence Carr, fut aussi une des plus modestes : la mèche. Nous ne savons pas qui est le premier à avoir compris, il y a des milliers d’années, que le feu pouvait être isolé à l’extrémité d’une pièce de fils de tissus entrelacés et alimenté par capillarité grâce à un réservoir de cire ou d’huile. Mais la découverte fut, selon les dires de Wolfgang Schivelbusch (Wikipédia) auteur de Disenchanted Night “aussi révolutionnaire dans le développement de la lumière artificielle que la roue dans l’histoire du transport”. La mèche a apprivoisé le feu, permettant qu’il soit utilisé avec une précision et une efficaci! té bien plus grandes que lorsqu’il était porté par une torche de bois ou un faisceau de brindilles. Grâce à ce processus, la mèche a participé à notre propre domestication. Il est difficile d’imaginer la civilisation aboutissant à son état contemporain grâce à des torches.

La mèche a aussi prouvé qu’elle était une création incroyablement robuste. Elle est restée la technologie d’éclairage dominante jusqu’au 19e siècle, quand elle fut remplacée d’abord par la lampe à gaz puis, de manière plus décisive, par l’ampoule électrique à incandescence d’Edison. Plus propre, plus sûre, et même plus efficace que la flamme qu’elle avait remplacée, l’ampoule fut accueillie dans les foyers et les bureaux du monde entier. Mais, avec ses nombreux bénéfices pratiques, la lumière électrique a aussi apporté des changements subtils et inattendus à la manière dont les gens vivaient. L’âtre, la bougie et la lampe à huile avaient toujours été le point focal des foyers. Le feu était, comme le dit Schivelbusch, “l&rsq! uo;âme de la maison”. Les familles passaient leurs soirées dans la pièce centrale, autour de la flamme vacillante, à discuter des événements de la journée ou à simplement passer le temps ensemble. La lumière électrique ainsi que le chauffage central ont fait disparaître cette longue tradition. Les membres de la famille ont commencé à passer une plus grande partie de la soirée chacun dans une pièce différente, à étudier, lire ou travailler seuls. Ils ont gagné en vie privée, en autonomie, mais la cohésion familiale s’est affaiblie.

Froide et constante, la lumière électrique n’avait pas la forme de la flamme. Elle n’était ni envoûtante ni apaisante, mais strictement fonctionnelle. Elle a transformé la lumière en un produit industriel. Un Allemand écrivait dans son journal en 1944 que, forcé par les bombardements nocturnes à utiliser des bougies à la place des ampoules, il a été frappé par la différence. “Nous avons remarqué, écrivait-il, dans la lumière fragile de la bougie, que les objets avaient un profil différent, beaucoup plus marqué : la bougie leur donnait une qualité de réalité”. Cette qualité, continuait-il “se perd avec la lumière électrique : les objets donnent l’impression d’apparaître beaucoup plus clairement, mais en réalité, elle les écrase. La lu! mière électrique apporte trop de brillance et les choses perdent corps, contour, et substance – bref, leur essence”.

27.4.12

Il y a une vingtaine d'années, une étude danoise dirigée par le Professeur Neils Skakkebaek avait fait grand bruit en montrant que le nombre de spermatozoïdes chez les hommes avait diminué de moitié en 50 ans, sans qu'on puisse clairement en identifier les causes. Cette étude a été confirmée par plusieurs autres qui montrent une baisse générale et constante de la fertilité masculine en Europe depuis la seconde guerre mondiale. Selon le Professeur Jouannet, chef du service de biologie de la reproduction à l’hôpital Cochin à Paris, la concentration spermatique en France aurait diminué de 2 % par an entre 1970 et 1995.